Jour 1 872

À propos des choix.
Emmanuelle revient à la maison, hier soir, en larmes. Elle ne sait plus si elle doit attendre le clignotement du feu vert, au carrefour, pour tourner à gauche. A-t-elle déjà tourné à ce carrefour, à bien y penser ? D’ailleurs, ce maudit carrefour de cul est-il pourvu d’un feu clignotant qui accorde la propriété à ceux qui veulent tourner ? S’il y a un feu clignotant, est-il assez long ou ne permet-il qu’à une voiture et demie de passer ? S’il n’y en a pas, comment peut-elle savoir que ça vaut la peine de jouer des coudes pour se tailler une place parmi tous ceux qui voudront s’engager en même temps ? Jouer des coudes n’est pas son fort, n’y aurait-il pas moyen de s’y prendre autrement ?
– Un carrefour, maman, me demande-t-elle dans son désarroi, est-il toujours constitué d’un croisement de routes ? Pourquoi les routes se croisent-elles ? Pourquoi le système d’éducation nous demande-t-il, formule-t-elle avec presque de l’aigreur dans la voix, de choisir une route à mon âge ?
Elle a rencontré la prof du Conservatoire. Elle l’a trouvée très gentille. Elle a aimé les conseils qu’elle a donnés à un élève. C’était une classe publique à l’occasion des portes ouvertes. Quand elle est entrée dans l’édifice, Emmanuelle s’est sentie rapetisser jusqu’à devenir fourmi. Une fourmi ne joue pas de la flûte parce qu’elle s’accroche systématiquement dans ses pattes quand elle veut tourner les pages de sa partition. En plus, le lutrin est toujours trop haut. Le Conservatoire est un lieu compétitif et performant, bas les pattes, la fourmi. Fourmi rampante mais néanmoins débrouillarde, Emma se présente à la porte de la classe. Qui voit-elle à travers la partie vitrée de la porte ? L’élève machine ultra performant génie ordinateur –dont la flûte à embouchure d’or coûte plus de 10 000 $– qui a gagné le concours auquel Emma a participé en mai dernier. Dans la tête de ma fille, les neurones aussitôt se court-circuitent et multiplient les bruits parasites. En dégageant une odeur de roussi et de la fumée là où les fils se touchent, ses neurones lui transmettent un message à l’effet que tous les élèves de la classe de Marie-Andrée Benny sont des machines puissantes et qu’elle n’a aucune chance.
– J’aime les sciences, maman, mais est-ce que j’aimerais travailler en sciences ? J’aime les sciences parce que j’ai de la facilité à les comprendre. Mais est-ce que ça veut dire pour autant que je les aime vraiment ? Faire un double DEC, c’est retarder le moment où je devrai choisir les sciences ou la musique. Faire de la musique, ce ne serait pas pour devenir soliste. Faire juste les sciences, je ferme déjà la porte à la musique. Aller au Conservatoire, je sais que toute la première année serait consacrée à corriger mes défauts, à refaire ma technique, à jouer la bouche moins serrée.
– Prends les choses une après l’autre, Emmanuelle. Ce que tu peux faire de mieux, pour l’instant, c’est de te préparer pour l’audition. Tu ne seras peut-être pas acceptée et tu seras contente d’envisager le double DEC. Tu seras peut-être acceptée et tu seras contente de ne pas te lancer en double DEC. Tu seras acceptée et au bout d’un an tu voudras entamer un double DEC… Tu auras tellement changé, d’ici la période d’admission au mois de mars, que tu voudras absolument aller vers la littérature !
Je m’apprête à raconter d’autres niaiseries et à lui conseiller de ne pas trop se projeter dans l’avenir pour mieux vivre le moment présent, quand elle me demande, le regard inquiet :
– Est-ce que je peux rester avec toi encore quelques années à la maison ou je dois rapidement aller vivre en appartement ?
Cocotte !
Ce qui est bien, avec le moral d’Emmanuelle, c’est qu’il remonte tout seul. Savez-vous ce qu’elle chantait en fin de soirée pendant qu’elle rangeait ses affaires dans sa chambre ?
I will survive !

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

3 Responses to Jour 1 872

  1. Avatar de claude dano claude dano dit :

    J’aime constater que le parent que tu es comble si bien l’motif de son enfant. Date: Thu, 22 Nov 2012 17:59:09 +0000 To: klodano@hotmail.com

    J’aime

  2. Elle est tout moi, au même âge. Même dilemme. Mes options. Musique (audition,…) ou sciences (avenir à l’horizon lointain et pas très bien défini). Pour moi c’était la trompette. Une seule différence importante: j’habitais loin de Montréal, et j’aurai été obligé d’emménager en appartement. Ma famille ne m’a pas aidé dans mon choix. J’ai fait un choix que je voulais croire logique, prudent et sage, mais c’était surtout un choix de lâche. Je remettais l’aventure à plus tard. Parfois j’ai des regrets. Mais mon choix m’a apporté la sécurité plus vite que ne l’aurait fait l’autre. La sécurité, mais pas nécessairement le bonheur. Le bonheur ne semble venir que de notre évolution l’intérieure.

    C’était une de ces intersections que tu décrivais hier: « Tous les choix sont bons ».

    J’aime

Laisser un commentaire