Toujours pour arrondir ses fins de mois, Yasmine a déjà fait du ménage à la résidence où habitait maman du temps qu’elle pouvait boire de la bière et fumer des cigarettes à longueur de journée. En tant que narratrice omnisciente, il est bon que j’apporte cette précision dès le début de ce jour 1 879 car je n’exclus pas la possibilité que les personnages ne répondent pas quand la question leur sera posée.
Depuis maintenant trois mois, maman ne fume plus, ne boit plus et ne consomme presque plus de médicaments. Ça ne doit pas être facile mais mine de rien, en trois mois, elle a rajeuni de dix ans.
– Vous ne savez pas à quel point c’est difficile ce que je vis, nous a-t-elle dit au restoroute samedi dernier en mangeant les meilleures frites en ville.
– C’est vrai maman que je ne sais pas, ai-je répondu. Je n’ai jamais fumé, je ne me suis saoulée qu’une seule fois dans ma vie, à seize ans, par accident. J’ai été tellement malade que je n’ai plus jamais bu au-delà de ma capacité.
Je n’ai pas parlé de mes antidépresseurs pour ne pas la tenter et ajouter à son supplice.
Ma sœur était partie aux toilettes mais maman continuait de me parler au vous.
– Si vous vouliez me faire plaisir…, a-t-elle commencé.
– Bien, justement, je t’ai apporté d’autres peppermints de Clovis, l’ai-je interrompue pour ne pas l’entendre me demander de lui trouver une cigarette, une seule, de sa voix de petite fille. C’est trop cruel d’être ainsi démunie à 77 ans et de dépendre de la seule bonne volonté de ses deux filles, qu’elle ne connait pas tellement, finalement.
Yasmine ne fume pas et le salon de thé de Rawdon, comme tous les salons de thé au Québec d’ailleurs, est un lieu non fumeur. Pour maman, c’est excellent. Mais je suis en train de me mélanger : dans le salon de thé, maman a 37 ans, l’âge qu’elle avait quand papa l’a quittée. À cet âge-là, elle ne fumait pas et elle avait de beaux poumons rose tandis que maintenant ils sont carbonisés. Nous sommes donc trois excentriques non fumeuses devant nos tasses. Depuis le texte dans lequel je me suis subitement pétrifiée, voyant maman arriver au salon de thé, texte dans lequel je tenais ma tasse qui vacillait dans sa soucoupe sous l’effet de ma nervosité, donc je n’étais pas pétrifiée tant que ça, j’ai eu le temps de m’avancer et de m’asseoir avec les deux femmes.
– Ah !, c’est à côté de l’aile du nez que tu dessines ton point de beauté, me suis-je exclamée pour briser la glace.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?, me demande maman un peu décontenancée par mon entrée en matière originale –puisque je suis excentrique.
– Bien, je me demandais si tu le traçais près du nez ou plus haut sur la pommette.
– Quand est-ce que tu t’es demandé ça ?, répond maman.
– C’est assez récent, j’étais couchée, avant de m’endormir, et je pensais à ça.
– C’est une mine de crayon qui a fait cette marque bleutée dans le visage de votre mère, a précisé Yasmine en faisant celle –l’amie– qui en connaît plus que la fille.
J’ai regardé Yasmine et, déstabilisée, je n’ai pas su ce que je devais répondre. Maman est-elle au courant que Yasmine vient chez moi à la campagne pour des contrats occasionnels de modèle vivant ? A-t-elle déjà eu vent de nos conversations au cours desquelles Yasmine me tutoie ? Pourquoi ce vous tout d’un coup ?
– On peut se tutoyer, ai-je répondu, sans même terminer ma phrase par un haussement de ton comme le veut la formule interrogative.
– Si vous voulez, répond Yasmine en me regardant froidement dans les yeux comme si elle m’en voulait par rapport à quelque chose que je ne devine pas.
– Vous vous connaissez depuis longtemps ?, ai-je demandé en utilisant un vous pluriel –et plus neutre– qui les concernait toutes les deux.
Maman et Yasmine se sont regardées et n’ont pas semblé connaitre la réponse. Elles se sont contentées de hausser les épaules en même temps. Ça commençait à m’agacer mais je n’ai pas voulu les laisser exercer un effet désagréable sur moi. J’y suis allée pour une histoire véritable qui me fait du bien car elle a trait à Emmanuelle. Je leur ai donc dit ceci :
– Vous me faites penser à ma fille quand nous sommes allées chez le médecin l’an dernier.
– Comment ça ?, demandent les deux femmes d’une seule voix.
– Nous étions assises devant le bureau du médecin qui prenait des notes dans son dossier, c’est-à-dire dans le dossier d’Emmanuelle. Je faisais part au médecin qu’Emmanuelle se raclait souvent la gorge. Sans lever le nez du dossier, la femme médecin, celle qui est marathonienne, en fait, a demandé :
– Depuis combien de temps ?
Maman et sa fille ont répondu en même temps, maman en disant :
– Ah !, au moins un an.
Emma disant :
– Bof, peut-être une semaine ?
– Et…, a prononcé Yasmine en voulant dire Et quel est le rapport ?
– Et bien la femme médecin, interloquée, ai-je répondu en reposant ma tasse dans ma soucoupe car je venais de prendre une gorgée de thé, nous a regardées de la même manière que vous venez de le faire.
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