Si elle avait emprunté la rue où j’habite à la campagne, ç’aurait été pour se rendre chez moi. On quitte la route 343, on roule un kilomètre et demi et on est rendu. J’habite en haut d’une petite butte. Comme il y a une longue allée en forme de demi-cercle qui ceinture la maison, par l’arrière, on peut arriver par la gauche ou par la droite selon l’extrémité de l’allée que l’on choisit. Du temps qu’elle venait, de toute façon c’est certain qu’elle viendra encore, Yasmine, au volant de sa Subaru marine, arrivait par la droite. Perchée du haut de ses longues jambes sur des talons aiguilles qui ne l’aidaient pas à vaciller moins, car elle est ainsi faite qu’elle vacille quand elle marche comme s’il y avait chez elle un hésitement constant, Yasmine s’annonçait en frappant deux petits coups secs à la porte. Elle entrait tout de suite après, en courbant légèrement la tête tant elle est grande. Je n’ai jamais su comment elle s’y prenait, mais elle s’arrangeait pour arriver une fois tout le monde installé. La porte étant vitrée presque de haut en bas, et Yasmine portant des bagues à tous les doigts sauf les deux pouces, le son produit par le métal sur la vitre me faisait sursauter à chaque fois –et craindre des égratignures, mais je ne l’ai jamais dit. Selon les semaines, nous étions cinq ou six femmes à l’intérieur, malheureusement jamais d’homme, quand même entassées dans le salon. Les participantes s’étaient mises d’accord pour ne pas utiliser de chevalet. On dessinait sur nos genoux, ou pour ma part à quatre pattes par terre, ou enfin comme on le voulait, ça dépendait du sujet. Le sujet, à savoir Yasmine, s’installait selon son humeur où elle le voulait, le fessier appuyé sur l’accoudoir d’un canapé, debout à côté du système de son, assise sur une chaise et nous tournant le dos. Elle nous faisait languir, la coquine, avant d’enlever sa cape. Pour nous réchauffer, elle nous imposait une minute d’exercice pour croquer son profil, avec lunettes, sans lunettes, des lunettes fumées de star qu’elle n’enlevait qu’au bout d’un moment. Quand ça ne lui tentait pas de les enlever, elle nous disait qu’elle avait mal à la tête et qu’elle préférait les garder. Une autre minute pour ses cheveux jamais coiffés de la même manière, trois minutes encore pour dessiner avec plus de détails quelques-unes de ses bagues. Retour au visage pour l’autre côté du profil. Puis, au moment où on s’y attendait le moins, comment faisait-elle, encore une fois, pour toujours bien saisir ce moment, elle entrouvrait sa foutue cape.
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Badouziennes
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