Zoé

Zoé vit seule en appartement, rue Garnier. Elle n’a pas de compagnon depuis que le dernier l’a quittée. Détenteur d’un DEC en techniques policières, il est parti travailler en région. Ils ne s’entendaient pas tellement, de toute façon. Pour s’occuper, elle prend des leçons de Tae Kwon Do. Elle en prend aussi de violoncelle, même si on ne peut pas dire que c’est un instrument qu’elle aime. La coquine aime davantage la manière de tenir le violoncelle, calé entre ses jambes, que les notes qu’elle peut faire avec.
Elle marche sur le trottoir, à la recherche de n’importe quoi qui pourrait l’inspirer. Elle doit remettre demain, à une revue littéraire, une nouvelle qu’elle n’a pas encore commencée. Il lui semble que plus ça va, plus les minutes sont comptées. Pourtant, elle prend son temps, elle marche lentement, en se faisant dorer la peau du dos que découvre le décolleté arrière de sa robe.
Elle s’engage dans la rue commerçante quand un homme sort du dépanneur, à sa hauteur. Elle croit le reconnaître sans pour autant le saluer car il regagne son véhicule en courant. C’est son ancien patron, du temps qu’elle occupait un poste de secrétaire à l’université. Elle accélère le pas pour retourner chez elle car il y a là matière à développer.
– Qu’est-ce qu’il y a de si pressé, et qu’est-ce qu’il vient fricoter dans mon quartier?, se demande-t-elle.
Cela lui donne l’idée d’une histoire qui se passe en auto. Des amants essaient de faire la paix sur la banquette arrière. Comme ils se querellent souvent, à cause de leur tempérament bouillant, ils sont habitués de se réconcilier et y passent, en fait, moins de temps qu’avant. Autrement dit, après quelques caresses préliminaires, ils ont déjà envie l’homme de pénétrer et la femme de s’écarter. Or, en faisant glisser son slip d’une main, la protagoniste sent une chaleur liquide lui couvrir les doigts.
– Encore une hémorragie, soupire-t-elle.
– N’importe quoi, se dit Zoé, ça ne mènera jamais nulle part.
Elle retrouve par conséquent son rythme de marche initial et consacre le restant du trajet à se demander s’il ne faut pas plutôt dire : Ça ne mènera jamais quelque part. Ou encore Ça ne mènera jamais où que ce fut, mais à ce moment-là, fut prend-il un accent circonflexe ?
Une fois rentrée, Zoé ne va pas à son portable Toshiba noircir l’écran ou à sa grammaire consulter la section sur les doubles négations ou sur les conjugaisons de verbes. Elle allume la radio pour écouter son émission préférée. L’animatrice présente la nouvelle qu’elle lira cette semaine, Plissements, de Juliov Cortázourov.
Le patron rôde dans les environs à la recherche de son ancienne secrétaire. Il voudrait sortir avec elle. Pourtant, il ne l’a pas remarquée tout à l’heure, en sortant du dépanneur. C’est la preuve que ses rêveries l’emportent sur la réalité. Sa Nissan, il faut le dire, était en double file. On entendait des coups de klaxon. Le client qui payait ses cigarettes en même temps que lui, pour ne rien arranger, était un policier. Il ne portait pas ses chaussures réglementaires mais des baskettes dépareillées. Il avait terminé son service, probablement. Le patron n’achetait pas des cigarettes mais un exemplaire du journal Le Devoir. Il est ressorti du dépanneur en se dépêchant et, sitôt dans l’auto, il a allumé la radio.
– L’amant, nous rapporte l’animatrice, se dérobe aux baisers de sa maîtresse. Il est blessé, il voudrait qu’elle le soigne, mais elle, trop avide de sexualité, ne voit pas, ou fait comme si elle ne voyait pas le sang lui couler sur le bras, et bientôt sur les doigts. Elle s’appelle Gina. Par des mouvements savants, surtout des déhanchements, elle fait gonfler les plis de sa robe, elle tourne autour de l’homme blessé pour qu’il respire son parfum, elle lui montre son collier de perles.
– N’importe quoi, se dit Zoé, qui, par empathie naturelle à l’égard d’un autrui réel ou fictif, se fait du souci pour le protagoniste blessé et en veut à Gina de ne pas s’occuper de lui.
Le patron qui travaille à l’université, mais on est un samedi, se perd dans le quartier de Zoé. Il a trouvé facilement son adresse par le service Canada 411. Il est dérangé par des images troublantes et la nouvelle de la radio n’arrange pas les choses. La femme parfumée de la nouvelle porte certes une robe à longs plis, mais le corsage, pense-t-il, retient des seins gonflés. Elle a le type méditerranéen. Elle lui demande, en lui prenant les mains qu’il a pourtant sur le volant, s’il veut voir son grain de beauté. Ce n’est plus le collier qui est perlé, mais les canines de la féline. Le patron empoigne Gina et la couvre de baisers. Elle se laisse faire, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, elle se laisse faire dans une seconde d’éternité qui a failli coûter la vie au conducteur. Il allait passer tout droit au feu rouge de la rue Bélanger, un samedi après-midi, le moment où la circulation est à son maximum car tout le monde fait ses courses en même temps.
Zoé de son côté doit se ressaisir et s’installer pour écrire. Saisie d’un sentiment de découragement, elle décide de s’inspirer de la nouvelle de Cortásounov. Pour ne pas se laisser trop influencer et être accusée, tôt ou tard, de plagiat, elle écoute le reste de l’émission d’une oreille distraite. Le protagoniste, maintenant, confesse à sa maîtresse qu’il ne l’a jamais aimée. Gina, interloquée, figée, ne sait plus quoi dire. Cela crée des silences sur les ondes, dont un, en particulier, se prolonge. Pourtant, ce n’est pas encore la fin de l’émission.
L’homme de l’université ne s’attendait pas à un dénouement aussi décevant. D’énervement, il donne un coup de volant qui le fait entrer dans l’aile arrière d’une voiture anglaise. Le choc est assez grand pour provoquer quelques saignements du nez, du front, du menton. Il ne sent pas le sang couler, mais il le voit se répandre sur sa chemisette.
Déconcentrée par le bruit de la collision, Zoé se dirige à la fenêtre. Elle a déjà noirci l’écran du Toshiba et se permet quelques secondes de curiosité. Au premier coup d’œil, elle reconnaît la Nissan dont elle voulait s’inspirer. Elle se lance dans l’escalier. Des passants se sont arrêtés pour aider le conducteur. Il fait quelques pas chancelants en s’appuyant d’une main sur le capot du moteur.  Zoé propose qu’on l’amène chez elle pour l’étendre sur son divan. Les minutes nécessaires pour monter à l’étage sont interminables, mais le divan est des plus confortables. Le patron garde les yeux fermés pendant que son ancienne secrétaire lui apporte des oreillers. Elle fait ensuite chauffer de l’eau pour une infusion, elle sort des pommades pour ses contusions.
– On ne peut pas dire que j’aime le violoncelle, lui dit-il au bout d’un moment. Il se remet de ses émotions en fixant l’instrument.
– Moi non plus, répond Zoé, mais je ne sais pas pourquoi, ça me calme que je me sens nerveuse.
Elle n’aurait pas dû parler parce que ça l’empêche de compter les pulsations cardiaques au poignet du blessé. Elle est assise sur une fesse, sur le divan.
– Moi, pour me calmer, je préfère les séries policières, les histoires nébuleuses qui n’ont jamais été élucidées, celles qui se déroulent en région et dont les enquêtes ont été bâclées.
Voyant arriver le sujet délicat de ses anciennes amours, Zoé commence à raconter l’histoire qu’elle finira plus tard.
– Un homme, commence-t-elle, est follement épris d’une femme plus vieille que lui. Malheureusement, elle repose entre la vie et la mort, à la suite d’un accident cérébrovasculaire. Il s’écoule de ses narines des gouttelettes de sang. Son amant essaie tant bien que mal de la ranimer, il la caresse tendrement, il la couvre de baisers. Il ne peut lui demander de s’écarter, ou l’écarter lui-même, car elle est trop affaiblie.
L’homme de l’université, lui, et de même Zoé, sont en parfaite santé. Avant même qu’elle puisse s’en rendre compte, son amant, sur elle, remis de son accident, empoigne son corsage, fouille sous les plis de sa robe, arrache pratiquement le décolleté qui n’est constitué que d’un fin liseré, au dos, et arrache véritablement son collier. Trop pressé, il éjacule dans un mouvement de convulsion et les secondes, vraiment, sont éternité.
Le Toshiba est là, toutefois, allumé, qui attend. On peut en dire autant de la Nissan qui bloque la circulation, on ne compte plus les coups de klaxon. Il suffit pourtant que quelqu’un s’introduise à l’intérieur pour la déplacer. Un homme ouvre la portière et s’apprête à faire le nécessaire. Il arrive du dépanneur, un paquet de Peter Jackson à la main. Il est habillé en ouvrier mais, c’est étrange, il porte des charentaises multicolores. La radio, dans la voiture, diffuse les dernières secondes de l’émission.
– Les amants en querelle, conclut l’animatrice, se sont conformés aux règles du jeu. Sans grande conviction, ils ont effectué des prises de judo et de Tae Kwon Do.

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