Il n’y a rien que j’aime autant que de marcher dans mon quartier, le soir, en été. Il n’y a pas de travaux en cours, pas de marteaux-piqueurs, pas d’ouvriers qui bardassent. C’est-à-dire qu’il y en a, puisqu’il y en a tout le temps, ça fait 24 ans que j’habite à Montréal et ça fait 24 ans qu’il y a des travaux tout le temps, mais ils sont interrompus jusqu’au lendemain matin. Malheureusement, je ne vais pas souvent marcher le soir, mais hier avec Clovis, main dans la main, nous y sommes allés. Cela m’a fait du bien. Pendant la petite demi-heure qu’a duré notre promenade, je n’ai pas pensé au chien, à Arthur, à la serviette de table en papier, au croque-monsieur. Je me suis contentée de respirer et d’écouter soit Clovis parler, soit les cigales chanter.
Clovis nous avait préparé une excellente moussaka pour souper, j’en ai pris deux fois. Comme il a tendance à penser que je ne mange pas assez, il m’a proposé de nous rendre rue Sherbrooke nous acheter de la crème glacée. Comme, en outre, il est très prévoyant, il a ajouté, en me montrant la pochette de sa chemise, côté cœur, qui formait une grosse bosse :
– J’ai apporté des serviettes de table au cas où. Il ne faudrait pas que tu taches tes beaux pantalons blancs, surtout si tu choisis de la crème glacée au chocolat.
Je n’avais pas envie de sucré, mais je mourais de soif, alors en faisant semblant de rien, je nous ai fait prendre un chemin qui mène à une école primaire de la commission scolaire anglophone, dans la cour de laquelle il y a une fontaine. N’étant pas tellement familier avec mon quartier, Clovis ne s’est pas rendu compte qu’on ne se dirigeait pas vers la rue commerçante. Il pensait toujours à l’éventualité de compléter notre repas, alors il a suggéré, peut-être parce qu’il en avait lui-même envie :
– Au Dairy Queen de la rue Sherbrooke on vend aussi des frites et des hot-dogs.
Je n’ai pas répondu, pensant que mon silence suffirait à nous éloigner de la thématique alimentaire, mais Clovis a poursuivi dans la même veine, en attente, finalement, d’une réponse plus explicite :
– Je ne suis pas tant un fan des frites que des poutines …
Mon ami n’a pu terminer sa phrase parce qu’un piéton de peau noire, probablement habillé de noir, promenant avec lui un chien noir, nous a croisés à ce moment précis. On ne les a pas vus arriver et, de surprise, je me suis mise à crier. Le chien, lui, s’est mis à japper, d’un jappement très désagréable, comme peuvent japper désagréablement certains chiens de petite taille, c’était peut-être un pékinois. La fourrure du chien a effleuré les mollets de Clovis qui portait des pantalons longs dont il avait plié les bords jusqu’aux genoux pour avoir moins chaud. Sous la surprise de la caresse de la fourrure, Clovis s’est exclamé, et par après il l’a regretté car ce n’était pas tellement poli de sa part, il s’est exclamé, donc, en plein sur le trottoir :
– Ah ! ta gueule !
Le chien, et peut-être aussi l’homme de peau noire parce qu’il s’est arrêté de marcher, ont semblé figés l’espace de quelques secondes. J’ai craint une altercation, sait-on jamais, d’autant que je n’avais pas d’eau à verser d’un pichet et encore moins de glaçons dans l’eau. Heureusement, le piéton, somme toute gentil, a marmonné un Sorry en continuant son chemin.
J’ai commencé à penser qu’on était sur le point de rencontrer Arthur dans sa Jaguar –dont on ne peut discerner la couleur la nuit–, Arthur se rendant peut-être s’acheter un croque-monsieur ou encore un livre de poche chez Renaud-Bray, alors j’ai demandé à Clovis s’il n’était pas temps de rentrer. J’avoue ne pas avoir attendu sa réponse. Accélérant le pas, et déplorant intérieurement qu’il soit difficile de marcher les yeux fermés, ce qui aurait été la meilleure manière de ne rien voir d’autre arriver, je nous ai dirigés vers la maison par le plus court chemin.
– Demain soir, chérie, si tu en as envie, on ira boire un petit café à la Brûlerie, m’a dit Clovis, comme on se mettait au lit.
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