RVM – 30

J’ai négligé papa depuis mon opération, cela fera bientôt deux mois. Je l’ai appelé deux fois seulement. La première fois c’était à mon retour à la maison après neuf jours d’hôpital. J’étais essoufflée à rien, je n’avais pas beaucoup de voix, et donc je ne lui avais pas parlé longtemps. La deuxième fois, c’est aujourd’hui. Entre les deux, Bibi s’est occupée de transmettre les nouvelles. Je l’imagine commenter la progression de ma convalescence comme on commente les progrès d’un bébé : avant-hier elle n’a pas bien dormi, mais hier elle a fait deux fois le tour du pâté de maisons, et aujourd’hui elle est restée debout plus d’une heure dans le même magasin pour essayer des vêtements (à l’Armée du Salut !).
Téléphoner n’est pas pour moi un acte naturel, il faut que je sois décidée, ou obligée. Ou alors, dans l’exact contraire de ce que je viens d’écrire, il suffit que j’agisse sans réfléchir. Ainsi ce matin, sans m’y attendre moi-même, j’ai pris le combiné et aussitôt composé le numéro de papa.
– Allô, papa ? C’est moi, ta fille.
Comme je ne l’appelle à peu près jamais, je prends la peine de préciser :
– Ta fille Lynda.
– Mademoiselle Lynda, répond-il sur un ton content. Comme ça, ajoute-t-il sans transition, le plus dur est maintenant derrière ?
Sa question m’a presque rendue nostalgique ! L’épreuve physique est déjà un peu loin derrière, effectivement, et on dirait que je m’en ennuie ! J’aimais mon état fragile parce qu’il s’améliorait chaque jour. J’aimais me sentir tranquillement gravir une pente ascendante, j’aimais progresser. En comparaison, et de façon générale, pas seulement sur le plan physique, depuis quelque temps je me sens stagner –d’autant que Lilah Morrisson tarde à se préciser. Je retombe dans la vie à peu près normale, je me prépare un peu plus chaque jour à un raisonnable retour au travail, surtout avec ce temps d’automne, comme une écolière se prépare à recommencer l’école à la fin de l’été. Au secours !
J’ai répondu Oui à papa, que le plus dur était maintenant derrière moi, et que le seul petit inconfort –je n’ai pas parlé du pied !– était une sensation de peau tendue à l’endroit de ma cicatrice. Tout en lui disant cela presque distraitement, je regrettais que soient déjà chose du passé les jours de canicule à l’Hôtel-Dieu, mes promenades dans le corridor au sein de la grande famille des cardiaques, promenades avec marchette et en jaquette alors que je traînais vingt livres de boursouflures. Incroyable mais vrai.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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