RVM – 28

Je pense ces derniers temps à l’événement suivant, survenu à Québec en été, à la Place d’Youville, alors que j’étais dans la jeune vingtaine. Andréas m’avait dit au téléphone :
– Je serai dans l’autobus, attends-moi là, je te rejoins.
C’était l’autobus no 11, qui faisait le trajet, à l’époque, du fin fond de Ste-Foy jusqu’au Vieux-Québec. Comme Andréas partait du fin fond de Ste-Foy, il fallait calculer une bonne heure de trajet. J’en avais attendu deux et demie, pas d’Andréas.
Il était peut-être trop assommé par les drogues pour se souvenir de ce qu’il m’avait dit. Ou alors sa mère l’avait empêché de sortir, le sachant incapable d’entreprendre le trajet. Moi, cocotte, et bien que le sachant dépressif, je ne m’étais rendu compte de rien au téléphone. Je l’attendais. Nous allions traîner dans le Vieux comme on l’avait fait plusieurs fois. Nous étions en vacances du Conservatoire où nous étudiions tous les deux.
Je ne sais pas si c’est l’effet du soleil qui me tapait sur la tête au Carré d’Youville, ou si je me suis prise pour le Meursault de Camus, mais je me suis sentie assommée, déstabilisée, presque ahurie par cette attente vaine. Une part de mon être prenait conscience soudainement, de manière diffuse, du fossé qui nous séparait lui et moi. J’étais dans l’univers des vivants fonctionnels, soumise au passage du temps de mon fuseau horaire. Il était dans l’univers des gens atteints de troubles mentaux qui vivent hors du temps.
Dans les mois suivant ce rendez-vous raté, Andréas allait recevoir un diagnostic de schizophrénie. Le monde étant drôlement fait, nous habitons le même quartier de Notre-Dame-de-Grâce. Je le rencontre régulièrement sur la rue Monkland. Encore hier, il m’a abordée en me demandant quelle était cette longue ligne que j’avais sur le sternum. Il est maigre comme un clou. Son visage est ravagé comme s’il avait 75 ans. Il s’habille approximativement. Il marche en balançant exagérément les bras, de telle sorte que, de loin, je le reconnais tout le temps. En hiver, pour m’épargner la souffrance de le voir si marqué par la maladie, je m’enfonce la tête dans le capuchon de mon manteau et je marche en fixant mes pieds. Rien à faire, il me reconnaît à chaque fois et s’exclame, toujours d’excellente humeur, à quel point il est enchanté de me voir. Il me téléphone à ma fête. Son discours est plus ou moins cohérent et gravite invariablement autour de la musique, de la guitare, du Conservatoire et d’Alice Cooper.
Qu’ai-je fait pendant ce temps, quelque trente ans ? Du surplace, du tournaillage. Je me suis demandé où était ma voie, bien que la sachant là sous mes pieds et dépendante des pas que je trace, ou que je ne trace pas. Une chose est sûre, je n’ai pas résolu la question de ma responsabilité dans sa maladie, qui s’est déclarée au moment où je l’ai quitté. Comment ai-je pu entrer dans sa vie, alors que je le savais fragile, d’une part, et qu’il était clair à mon esprit, d’autre part, que nous n’allions pas nous marier et vivre ensemble jusqu’à la mort ? Je ne vois que le choix conscient de n’avoir pas utilisé mon intelligence et mon jugement.


À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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