Une femme dans la savane – 1993

Cela se passait dans un film de Raymond Depardon diffusé à la télévision. Le scénario tient en quelques mots : une femme blanche voyage en Afrique. Elle vient d’arriver après avoir traversé la Méditerranée. Elle est à Alger, dans un café. On la voit en gros plan fumer une cigarette, le coude appuyé au guéridon. On comprend, par l’absence de mouvement de la caméra, qu’elle est en train de tergiverser. Cela dure un bon moment, pendant lequel un garçon, à l’arrière-plan, essuie les tables et ramasse les cendriers. Il travaille excessivement lentement.
Il y a beaucoup de jaune dans cette scène-là. Les cendriers sont jaunes, et la grosse éponge du garçon, la minijupe et les baskets de la voyageuse. Il y a aussi une lumière dorée qui s’infiltre à travers les persiennes. Comme on tourne dans la pénombre de l’intérieur, cela crée un effet de langueur qui transmet tout à fait bien le rythme de l’Afrique.
Mais brusquement, ce rythme est brisé. La femme se lève. Elle vient de se décider. C’est une des séquences les plus importantes, car les actions qui suivent vont nous indiquer quel est l’aboutissement de ses pensées. Or, on la voit s’engager dans la rue pour se rendre à la gare, juste de l’autre côté. Elle demande un billet de train pour le Zimbabwe. Une femme est au comptoir, une Berbère au teint couleur sable. Elle porte des bijoux, dont un gros collier qui met en évidence la finesse de son long cou.
Les deux femmes sont des beautés. La Blanche a les traits marqués par la sensualité de ses quarante ans passés. La couleur sable a mieux résisté au passage du temps, mais elle affiche aussi la sérénité de la maturité. La première fois que j’ai vu le film, j’ai pensé que Depardon développerait l’histoire d’une passion entre les deux beautés. Mais non.
La Berbère regarde la voyageuse un instant, décontenancée par le manque de précision de la destination. Sans rien lui demander, elle écrit quelque chose sur un bout de papier. Puis elle tend un billet à la Blanche, en la prévenant qu’il y aura du retard. La Blanche la remercie et s’éloigne en replaçant sur son épaule la bandoulière d’un sac fourre-tout qui n’a pas l’air lourd. C’est la preuve qu’elle sait voyager.
Elle se dirige, sur le quai, vers une cabine téléphonique complètement déglinguée. Je pense, même, qu’on voit des fils coupés qui pendouillent au bout du combiné. La voyageuse reste sans bouger à la fixer. La caméra entame alors un autre gros plan qui se couvre cependant d’une sorte de brouillard. On reconnaît là une technique relativement courante pour inscrire l’action du film dans un temps passé. Ce procédé s’accompagne souvent de quelques notes de musique qui introduisent un nouveau tempo. Mais là, tout ce que l’on entend, ce sont les paroles d’un enfant qui joue à proximité. Il fait rouler des billes sur le quai.
Quand le brouillard se dissipe, on retrouve la voyageuse dans le temps passé. Elle est en pleine savane, assise à même les herbes séchées. Elle protège sa peau avec des vêtements légers, sans porter pour autant la tenue coloniale. Les films de Depardon ont la grande qualité de ne pas tomber dans les clichés.
La voyageuse n’est pas seule. Elle regarde un chasseur tanner une peau. Il est complètement nu. Au début, il a l’air sérieux. Il nettoie sa peau en faisant travailler les muscles des bras et en bougeant les doigts avec dextérité. Il parle un dialecte, on dirait que toutes ses phrases se terminent par le son «o». Si on se fie à l’intonation, on a l’impression qu’il pose des questions sur un ton rigolo. La voyageuse a une grande bouche et ses sourires lui coupent quasiment le visage en deux. Elle prononce quelques mots que l’on n’entend pas, mais l’important c’est son signe de tête. Elle fait signe que oui. Elle a un air ravi.
Alors, sans plus tarder, elle se lève pour se déshabiller. Les spectateurs penseront peut-être, comme moi, que sa peau va brûler. Cela fait partie des invraisemblances du cinéma. Elle enlève ses chaussures, sa chemise à manches longues, son pantalon de coton. Le chasseur se lève aussi, car il était accroupi pour tanner sa peau. Il se tient droit sans bouger, mais son sexe palpite dans l’immensité de la plaine.
Ils ont changé d’air tous les deux. Ils sont graves maintenant, entièrement concentrés sur ce qui va leur arriver. La voyageuse est la première à bouger. Elle se met à quatre pattes et on entend, amplifié, le crissement des grains de sable. Le chasseur s’avance et se penche. Il la prend par en arrière en s’enfonçant lentement. Il émet des sons de satisfaction qui rappellent le bébé qui tète le biberon. Il ne se met pas à bouger rapidement, comme on pourrait s’y attendre. C’est presque toujours par un mouvement pénétrant qui va s’accélérant que l’on développe ces scènes-là. Ici, on dirait que plus ça va, plus il bouge lentement. Il fait des efforts pour ne pas éjaculer. Au bout d’un moment, l’effort semble trop grand. Il empoigne l’arrière-train de la femelle avant de se retirer, aussi lentement qu’il s’est enfoncé. Il s’étend sur le dos, jambes écartées. Son sexe est luisant d’une manière peut-être exagérée. Il tient droit dans les airs.
Ensuite le chasseur prononce quelques mots qui n’ont que peu d’incidence sur l’action. Ils ne semblent pas s’adresser à la femelle en train de s’avancer vers lui, toujours à quatre pattes. Elle passe une jambe au-dessus de son grand corps et se redresse en se tenant sur les genoux. Elle se met les mains sur les hanches pour fixer l’horizon.
La caméra effectue alors un lent travelling latéral qui balaie le paysage. En même temps, le vent se lève. On l’entend souffler. Il n’y a pas de vie devant, ni végétale ni animale. Cela met en perspective l’antagonisme désert désir.
Il faut croire qu’on a choisi les acteurs en fonction de leur grandeur, car la voyageuse a les poils du pubis qui frôlent juste à la bonne hauteur le bout du sexe bandé. Il lui suffirait, sans même incliner le corps, de s’abaisser pour se faire pénétrer. Mais ce n’est pas cela qui nous est montré. À la place, et on saluera l’audace du réalisateur, on voit s’écouler des lèvres de la femelle un filet de liquide qui se répand sur le sexe du chasseur. On pense qu’il va succomber et que la femelle, aussi, va s’écrouler sur lui. Mais ils tiennent bon. Ils jouissent à la limite dans la savane sans avoir besoin de bouger. Il règne un silence de mort.
Puis la femelle effectivement s’affaisse pour se faire remplir. Ce qu’il y a d’extraordinaire, au moment de l’affaissement, c’est que le chasseur se laisse faire pendant que la femelle s’occupe de tout. Elle remue lentement en continuant de regarder devant. Il triture des brindilles du bout des doigts.
Je ne sais pas s’il s’agit d’un message politique qui inverse les pôles de la domination, il n’empêche que ce passage a beaucoup d’effet sur les émotions.
Il y a un autre contraste à remarquer, entre la plaine sèche et le sexe mouillé.
La scène se termine par un procédé fort habile. La caméra recommence un travelling plus rapide dans lequel, cette fois, la vie vient se manifester. Ainsi, on voit s’avancer des girafes et des zèbres, d’abord isolés, puis en troupeaux à proximité d’un point d’eau. Le mouvement continue de s’accélérer, le sifflement du vent est remplacé par une sorte de roulement. Le roulement se précise et on entend un grondement de moteur. On comprend dès lors que la voyageuse est dans le train qui la conduit au Zimbabwe. Elle apparaît justement à l’écran, on la voit poser son fourre-tout à côté d’elle sur la banquette. Elle en sort une serviette pour s’éponger.
Elle se fait une mini beauté même s’il lui reste encore une heure avant d’arriver. Elle s’en va rejoindre son mari. Quand on voit le film pour la première fois, ça prend du temps avant qu’on comprenne ça. Mais moi, ça fait quatre fois que je le vois. Le mari est professeur d’anthropologie à l’université. Il s’intéresse aux ethnies et, pour les besoins de ses recherches, il passe le plus clair de son temps auprès des populations bantoues. Il trouve que la vie est belle auprès de sa ribambelle d’Africaines. La voyageuse, elle, vit à Paris où elle dirige une maison d’édition, tout en se gardant du temps pour écrire des romans. Par rapport au mari, on peut dire qu’elle vit sagement.
Voilà un peu plus d’un an, toutefois, en prenant conscience qu’elle avait entamé la quarantaine, elle a ressenti le désir de vivre autrement. Elle s’est jetée corps et âme dans une relation enflammée avec un Africain rencontré dans une boîte de nuit. Peu de temps après, ils ont traversé le désert du Kalahari car son amant, un Botswanais, voulait à tout prix lui faire connaître son pays. Ils ont ensuite passé quelques jours à chasser les fauves dans la savane. Mais de retour à Paris, tout était fini. Elle a vécu les mois suivants dans un état de crise qui a failli lui coûter la vie.
Ces informations nous sont transmises par une voix off. Ce qui apparaît à l’écran, pendant la narration, ce sont tantôt les plaines magnifiques d’Afrique qui défilent à la vitesse du train, tantôt les scènes d’accouplement avec le Botswanais.
Les dernières minutes du film, finalement, nous révèlent ce que la voyageuse a décidé. Le spectateur passe plus d’une heure à regarder des paysages avant de savoir à quoi s’en tenir. Je ne dis pas que Depardon a exagéré, mais sa démarche est pour le moins risquée. Des amis ont vu le film en salle et sont sortis avant la fin.
Toujours est-il que la belle Blanche arrive à Harare, la capitale. Il était convenu que son mari l’y attendrait et effectivement il est là qui l’attend. Il a amené deux Africaines. On peut penser qu’il désire que sa femme sache d’office à quoi s’en tenir : il est devenu polygame et entend le rester. C’est peut-être aussi pour se donner une contenance ou par peur du silence. Une chose est sûre, il a l’air coincé. Or il s’en fait pour rien car son épouse, en descendant du train, ne se dirige pas vers lui. Elle va plutôt saluer les Africaines et s’y prend de telle manière que son mari ne peut pas se tromper. Elle aussi entend s’intéresser aux ethnies.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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