Jour 1 933

Je vivais à Paris à l’époque, en 1987. Vivre est un grand mot. Je vivotais dans une chambre de bonne mal chauffée au septième étage d’un édifice dont les escaliers étroits et puant le pipi n’étaient pas même éclairés. Si les normes de sécurité se sont le moindrement resserrées en France, vivre dans cet édifice de cette façon n’est plus permis. Ma vie était réglée de la façon suivante : du lundi au vendredi je me tenais à la Bibliothèque Nationale dans le deuxième arrondissement et j’essayais d’y écrire un texte de fiction. Le soir je rentrais chez moi. Mon grand plaisir, sur le trajet que je faisais toujours à pied pour économiser, était de lécher les vitrines des Galeries Lafayette dans la cohue, car il y avait toujours beaucoup de monde, et quand il pleuvait c’était encore pire, il y avait tout ce monde et autant de parapluies. Lécher les vitrines, ici, est à peine utilisé dans le sens figuré tellement j’étais désirante de mille choses que je ne pouvais me payer. Aujourd’hui, je serais dans la même situation, flânant sur les grands boulevards parisiens les soirs entre 18 et 20 heures, et je prendrais certes plaisir à regarder certaines vitrines, mais cela se ferait sans que je désire vraiment quoi que ce soit. En fait, si j’étais sur les grands boulevards à Paris, j’aimerais que ce soit avec Clovis et mon grand plaisir serait alors de le regarder, lui, s’étonner de tout et commenter ce qu’il voit de sa belle voix. Toujours est-il que le thème de Paris en introduction de ce récit ne devrait pas trop me faire dévier de ce qu’il m’importe d’exprimer aujourd’hui, à savoir ceci, en lien avec le texte que j’ai écrit vendredi dernier, jour 1 934, quant à ma carrière d’écrivaine : une fois, sortant de la bibliothèque, je me suis surprise à non plus marcher sur les trottoirs mais à y flotter. C’était la fin de l’hiver, je portais des petites bottes brunes et mes pantalons cigarettes noirs. Dans la journée, j’avais écrit quelque chose qui m’avait transportée d’extase. Vous n’allez pas me croire, j’avais écrit, à propos d’un chien, qu’il avait des oreilles en épaves. Quatre mots. Je me demande aujourd’hui ce que ça peut bien vouloir dire, les oreilles sont-elles en ruines ? Ayant réussi l’association de ces quatre mots, j’étais convaincue que Bernard Pivot allait me recevoir à son émission, que François Truffault aurait voulu que je lui écrive des scénarios s’il n’avait pas été mort, que je deviendrais l’amie intime d’Alain Robbe-Grillet et peut-être aussi de sa femme, j’étais transportée. Il y a dix ans, peut-être, j’aurais eu honte de ce transport, de cet enthousiasme, de cette déconnexion de la réalité. Aujourd’hui, je trouve que nos enthousiasmes, car je ne suis pas la seule à en avoir, sont des expressions de notre désir et de notre plaisir de vivre. Ce week-end, je donne un exemple, nous avons reçu des gens de la famille à la campagne qui ont commenté avec moult superlatifs plus excessifs les uns que les autres les toiles que j’ai faites qui ornent les murs ainsi que le salon de coiffure de Clovis. Nous nagions tout le groupe en pleines délices admirant ces beautés. Ou encore ceci : j’étais à Aix-en-Provence avec mon premier compagnon qui est devenu un professeur universitaire de haut niveau. Il ne fait pas, comme moi, que des activités périphériques à la recherche universitaire, il nage en plein dedans dans le domaine mathématique. Il faisait peut-être 55 C° et le voilà couvert de frissons : en me basant sur la conversation que nous venions d’avoir, j’ai tendance à penser qu’il était en train d’imaginer qu’il faisait une découverte scientifique extraordinaire. Il s’est davantage approché de son rêve que moi du mien, mais il n’empêche qu’il n’y a pas de mal à être porté par le désir, que l’on s’en approche ou pas.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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