Jour 1 987

Je triche encore. Je commence dimanche soir –et je publie ce lundi midi– le mot de demain mardi. La femme médecin m’a demandé, quand je l’ai vue la veille de mon anniversaire, si je me sentais essoufflée. Elle a diagnostiqué en écoutant mon cœur un problème d’arythmie et m’envoie consulter un cardiologue. Je lui ai répondu que je n’étais pas essoufflée, me sachant monter les escaliers –électriques– des sorties de métro avec énergie et sans difficulté. De même, au travail, je circule en masse d’un étage à l’autre en empruntant des escaliers –non électriques–, et je n’ai pas de problème. Avoir été métaphorique, j’aurais pu répondre à la femme médecin que je commence à être effectivement pas mal essoufflée, en faisant référence aux textes de ma décade, mais je n’y ai pas pensé. Je pourrais tricher plus, remarquez : je pourrais écrire les textes en avance sur une base régulière, les consigner quelque part dans un fichier temporaire et les publier le jour venu. Je pourrais passer mes samedis entiers à écrire cinq textes et ma semaine serait faite.
Je triche ce dimanche soir parce que je veux aborder pendant qu’ils sont chauds deux événements chocs qui ont eu lieu ce week-end. Le plus récent a eu lieu aujourd’hui dimanche, à la campagne. Clovis est arrivé sans s’annoncer, habillé en blanc parce qu’il est peintre et qu’il revenait d’avoir travaillé. Il était souriant, au volant de son camion blanc. Je l’ai trouvé tellement beau, avec sa barbe d’une semaine, que j’en ai eu les genoux sciés. Je me suis véritablement appuyée à la grosse poubelle noire sur roulettes que j’étais en train d’amener à la rue, des fois que ce serait la semaine de la cueillette des ordures. Le service n’est offert qu’aux deux semaines et bien entendu je ne sais jamais quelle est la bonne semaine. Donc Clovis si beau arrive inopinément, Lynda s’accroche à sa poubelle et déplore en même temps son accoutrement : pire que Tartarin de Tarascon ! Pourtant, amoureusement, Clovis a trouvé que je ressemblais à un lutin à cause d’une capuchette qui me faisait un petit pic sur la tête. Je faisais tenir les panneaux de la capuchette avec une pince métallique fixée sous mon menton, le type de pince qui sert à faire tenir ensemble des feuilles de papier quand on ne les sort pas de leur contexte de travail de bureau. Mes pantalons Jean-Claude Killy trop grands, trop longs, trop chauds, descendaient généreusement dans mes bottes de caoutchouc jusque derrière les talons. Parce qu’ils s’apprêtaient à me faire des ampoules, j’avais enlevé les bottes et je me promenais nu-pieds. La prochaine fois, Lynda, quand tu jardines, arrange-toi mieux que ça. Je me console en pensant à ma cousine, celle qui m’a invitée pour mon anniversaire. Elle m’a dit qu’elle avait de la terre jusque sur les dents quand elle est rentrée d’avoir jardiné autour de sa propriété.
L’autre événement choc a eu lieu vendredi soir lorsque, à l’école FACE où j’étais pour assister à la pièce de théâtre du groupe d’Emma –qui fut un franc succès– le prof de chant dont j’ai déjà parlé, celui qui dirige le chœur des garçons avec tellement de passion que j’ai peur, le voyant diriger, qu’il tombe en bas de la scène, l’événement choc a eu lieu, donc, quand Raymond, car le prof de chant se prénomme Raymond, est entré dans la salle. Les élèves se sont mis à dire en chuchotant :
– C’est Raymond ! Oh ! Raymond ! et ils ont applaudi.
Ils ont fait plus que ça. Plusieurs se sont levés et sont allés l’embrasser, dans le sens de bras nombreux autour de Raymond dans un attroupement digne d’un terrain de foot.
Moi, je ne me suis étonnée de rien car Raymond est retraité. Il vient à l’école régulièrement pour diriger le chœur des chanteurs, mais il y vient moins souvent qu’avant, donc, à mon esprit, les élèves applaudissaient la gentillesse de Raymond de se déplacer pour le théâtre, en plus du reste. Je ne me suis étonnée de rien, en outre, parce que cet homme est tellement aimant auprès des élèves, et tellement aimé, qu’il me semblait tout à fait normal qu’on applaudisse son entrée et qu’on aille pratiquement le cajoler. Les applaudissements ont fait en sorte que le spectacle, qui ne commençait pas mais qui aurait dû, a enfin commencé.
J’ai expliqué ça à Emma, que les applaudissements saluant Raymond avaient été interprétés comme une incitation à commencer la pièce, et Emma m’a répondu :
– Ah bon, tu n’es pas au courant ?
– Au courant … ?
– Ben … Raymond était chez lui la semaine passée, il s’est senti mal et s’est rendu tout seul, à pied, à l’hôpital. Et on lui a annoncé qu’il venait de faire une crise cardiaque.
Ne pas avoir été au volant de ma voiture, je n’aurais pas eu la force de m’empêcher de brailler.

À propos de Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou. C'est un surnom qui m'a été donné par un être cher, quand je vivais en France.
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2 réponses à Jour 1 987

  1. Renée Tremblay dit :

    Nous sommes légion à craquer pour une barbe de 3 jours. Il paraît qu’il existe des rasoirs qui permettent de tailler la barbe à cette longueur fatidique.

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    • Badouz dit :

      C’était une barbe de sept jours. Mon ami Yves m’a déjà donné un cours sur le rasage. Les rasoirs électriques sont dotés d’un accessoire dont je ne connais pas le nom qui adhère plus ou moins à la peau, en fonction du résultat désiré. Demande à André.

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